Le 2 avril, nous avons eu le plaisir d’interviewer Sòlene Reymond. L’auteure, avec une grande gentillesse et une simplicité touchante, a partagé avec nous les réflexions et les expériences qui ont nourri son œuvre. Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de l’interview. (Auteure : Mireia Ochoa Arratibel)

Dans le poème vidéo « Chiasme », vous entremêlez feux de forêt, racisme systémique et soulèvements sociaux, en vous appuyant sur des matériaux très concrets tels que des archives familiales, des images d’actualité et des documentaires sur les mégafeux qui ont ravagé l’Australie et l’Amazonie en 2019 et Pourquoi était-il important pour vous de montrer que les crises écologiques et sociales font partie d’un même récit historique, plutôt que de les aborder comme des problèmes distincts ou spécifiques?
Merci pour cette question ! Lorsque j’ai amorcé ce travail en collaboration avec l’artiste Ambroise, j’avais l’idée d’entrecroiser les violences, non pas de manière symétrique, mais imbriquée. Car c’est un élément que je retiens de la pensée de Rachel Carson, des humanités environnementales et de l’écocritique : la notion d’interdépendances entre vies humaines et non-humaines demande de faire des liens entre les logiques de destruction à l’œuvre dans nos sociétés modernes en les envisageant selon une perspective systémique qui n’oppose pas destins humains et non-humains. Il est important à mon sens de tenir en permanence écologie environnementale, sociale et mentale (ou subjective) selon la proposition de Félix Guattari dans Les trois écologies.
Ambroise travaille sur la mémoire d’histoires souffrantes liées au racisme notamment envers les communautés afro-descendantes, elle m’a donc permis d’aller plus loin dans ma réflexion écologique en y ajoutant les apports de la pensée décoloniale. Et nous aimions l’idée de croiser les archives, les mémoires individuelles, collectives en les faisant dialoguer avec des événements « tierratraumatiques » (terme proposé par Glenn Albrecht) comme des mégafeux et d’autres plus ordinaires, plus ignorés aussi, comme l’abattage d’arbres en pleine santé au coin de ma rue. L’idée n’est pas de lisser ces problématiques mais d’offrir des points de vue situés mis en scène selon le principe du chiasme, du croisement des regards.

Quel type d’expérience ou de compréhension l’art peut-il produire que les discours politiques et scientifiques ne peuvent offrir ? Dans la série Compost, le processus de décomposition apparaît comme une métaphore de la régénération, où ce qui semble être un déchet se transforme en fertilité. L’art peut-il nous aider à penser la transformation politique à partir des cycles écologiques de destruction et de régénération que vous explorez dans votre travail?
L’art et la littérature ont clairement un rôle important à jouer dans le champ des sciences humaines et sociales en leur apportant de nouveaux savoirs (des savoirs de terrain ou liés à une démarche artistique développée en réponse à une problématique de territoire précise). Ils ont cette force de produire des imaginaires, des réponses sensibles nécessaires au tournant écologique qui s’impose à nous.
Pour vous donner un exemple concret de ce que j’avance, lorsque j’étais doctorante, je me souviens avoir participé aux Doctoriales de la biodiversité qui se tenaient à Biarritz à l’initiative du réseau Biosena. Nous étions réunis par petits groupes et devions répondre à une polémique locale pointue et exigeante. Les membres de mon groupe étaient éclectiques. Nous appartenions à des disciplines différentes et avons mis du temps à harmoniser nos expertises pour apporter des premières pistes de réponses à la demande du commanditaire. J’ai rapidement compris où se situait le véritable enjeu du territoire et proposé de reformuler la problématique de départ pour répondre au besoin caché derrière la question formulée. Cette expérience a été révélatrice pour moi. La pensée critique et capacité d’innovation propres à une formation artistique, la précision des mots et des concepts que m’apporte la littérature écologique… me permet de lire entre les lignes et d’interroger la culture de la nature qui se joue sur un territoire donné.
L’art et la littérature peuvent être complémentaires avec la recherche scientifique et une vision politique locale s’ils sont considérés comme des savoirs à part entière et des facilitateurs de bascules symboliques et émotionnelles. Ils peuvent aussi remettre en cause, amplifier des discours politiques et scientifiques, questionner la manière dont nous voulons habiter le monde, bref, poser les questions qui fâchent et expérimenter des réponses qui doivent entrer dans la mémoire collective.
La série photographique sur le compost intitulée « transformations » se concentre en effet sur le processus de décomposition de la matière organique qui se transforme pour devenir un amendement précieux pour les sols. Je me suis rendue compte pendant ma recherche que le processus de compostage a complètement modelé mon rapport à la création et réajusté mon rapport à la terre. La première régénération a donc été intime, en remettant la terre au centre de mon imaginaire terrestre. J’ai été obligée de me renseigner sur ce processus, d’interroger des paysan.ne.s sur la manière dont ils et elles fertilisent leurs terres, de lire des rapports sur l’état des sols en France, dans le monde, et sur la perte des sols agricoles dans le Pays basque pour donner de l’épaisseur à ma démarche.
L’art a assurément enclenché un processus transformateur en moi et mon objectif est de le transmettre aux publics pour les toucher ou stimuler leur curiosité. Je discutais récemment avec une artiste qui se sent éloignée de l’écologie et en découvrant mon travail sur le compost, elle me confiait avoir été émue par ma vision du compost. C’est pour cela que « transformations » existe. L’art peut être utile à une cause écologique sans pour autant s’enfermer dans une injonction à la réparation ou à la performance.

Dans « Chiasme », vous utilisez des images familiales et des archives historiques. Quel rôle joue la mémoire – personnelle ou collective – dans la construction d’une conscience écologique ? Pensez-vous que le travail avec ces documents d’archives puisse contribuer à déconstruire les récits officiels sur les incendies, les migrations ou les violences raciales, et à produire des récits alternatifs de responsabilité et de solidarité?
Quand je suis entrée en terres écoféministes, j’ai compris à quel point il est important de transmettre des récits d’héritage pour les futures générations. Et ces récits appellent à être rejoués, réappropriés par celles et ceux qui se sentent touché.e.s par eux. Chiasme partage mon inquiétude et celle d’Ambroise pour les communautés et les peuples qui sont aujourd’hui mis en première ligne des dévastations écologiques en cours et sont violentés par le durcissement des rapports de pouvoir qui se vérifie à toutes les échelles de nos sociétés. Le document d’archives permet de « prendre soin » de ces violences lentes ou ignorées en les inscrivant dans la mémoire collective. Les écoféministes misent sur le travail de la mémoire pour refuser un monde guerrier, conquérant, barbare, qui se militarise. Et je me retrouve dans leur désir d’opposer à ces axes narratifs des contre-histoires «sombres et lumineuses » comme le souligne Benedikte Zitouni.
Donc oui, le travail d’archives a la capacité de dire « ça a existé », « cette souffrance-la compte ». Et je pense qu’il y a un geste éthique dans le fait de les écouter. Ce geste est très important dans mon travail. Il est, je pense, lié à une posture d’humilité qui permet de prendre mes responsabilités de « parlante ». C’est ce qui dit Marielle Macé dans son article « Ecoute ce que te dis l’oiseau » : le poète prend la responsabilité de sa langue pour dire le silence des oiseaux qui meurent. L’archive permettrait de « fabriquer » des généalogies, de réinvestir la réalité passée pour la remettre en jeu au présent, en sachant que je suis d’accord avec la proposition de Benedikte Zitouni selon laquelle les récits d’héritage sont des récits qui visent une transformation individuelle et collective. Nous devons replonger dans le passé pour comprendre ce dont nous pourrions nous saisir avec discernement, ici et maintenant.

Vous affirmez croire au pouvoir des imaginaires écologiques pour mobiliser la société, mais en même temps, une grande partie de votre travail s’inscrit dans des territoires spécifiques, comme le Pays basque, et se déroule en dialogue avec des agriculteurs, des arboristes ou des permaculteurs. Quel rôle jouent ces savoirs situés et l’histoire du territoire dans la construction de ces imaginaires écologiques ? Pensez-vous que la transformation écologique implique nécessairement une reterritorialisation de nos pratiques culturelles et politiques?
En effet, on revient à l’idée de départ selon laquelle le local et le global ne sont pas opposés à partir du moment où l’on considère que les échelles s’imbriquent mais pas de manière asymétrique. Lorsque j’ai rencontré un expert en permaculture à Itxassou, il citait Edouard Glissant (« Agis dans ton lieu, pense avec le monde ! »), très connu dans le milieu de la permaculture. Cette manière de penser le monde est importante en regard de l’imaginaire écologique qui se tisse au fil de mes rencontres de terrain au sens où même si le Pays basque fait face à des problématiques spécifiques comme l’urbanisation et la perte des terres agricoles, l’érosion du littoral… cela n’empêche pas des solidarités narratives de se former quelque part, par-delà les frontières territoriales.
Je me souviens par exemple qu’en novembre 2023 se tenait le salon Lurrama : « Place aux paysannes » à Biarritz et à l’intérieur du bâtiment, étaient exposés des slogans comme « Ni les femmes ni la terre, ne sont des territoires de conquête ». Il est repris des luttes écoféministes d’Amérique Latine et j’ai été agréablement surprise par cette réappropriation du message. Toute la difficulté est de pouvoir réactiver un cadre de référence, un engagement comme celui de la souveraineté alimentaire, du rapport équilibré avec la terre, du respect de la vie végétale et de la place des femmes dans nos débats écologiques… en étoffant le message d’origine par des expériences concrètes et sans lui faire perdre de sa substance. Et c’est là où ma rencontre avec des paysan.ne.s, des arboristes, des maîtres composteurs locaux me permet de faire des liens entre des histoires locales et des imaginaires plus vaste pour mettre en jeu cet équilibre précaire.
Les imaginaires écologiques cristallisent toute une diversité de pratiques, d’histoires locales, de savoirs empiriques, d’initiatives associatives, citoyennes, d’expériences collectives qui construisent ce que j’appelle des « histoires-vivaces » en référence aux « histoires-vivantes » de l’écrivaine de science-fiction Ursula Le Guin. Chaque initiative découverte sur le territoire basque a selon moi une fonction d’exhaussement, d’élargissement du possible qui demande à être mise en dialogue avec les évolutions en termes d’imaginaires écologiques et donc, à entrer dans la mémoire collective en les mettant en récit sous forme de livres, d’expositions, de créations au sens large du terme.
Donc oui, je pense qu’une transformation écologique collective suit son propre cycle de déterritorialisations et reterritorialisations (pour reprendre la pensée des philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari), et de réappropriations parfois évidées surtout par le capitalisme vert. Cela suppose d’accepter cette tension permanente entre ancrage et mobilité, accaparements et réactualisations vivaces, rigidité et mises en mouvements de nos expériences locales. Raison pour laquelle je défends l’importance d’histoires plurielles qui poursuivent un même objectif d’émancipation ou de transformation. Et les chercheurs, les artistes, les écrivain.e.s ont leur rôle à jouer pour en prendre soin.

Des penseurs comme Bruno Latour ont proposé d’appréhender la politique comme une « composition » entre humains et non-humains, où paysages, écosystèmes et animaux acquièrent une capacité d’action et deviennent des acteurs de la vie publique. Diriez-vous que, dans des œuvres comme « Chiasme » ou « Compost », la forêt, le feu, le sol, voire l’archive visuelle elle-même, se comportent comme des acteurs intervenant sur la scène politique au même titre que les corps humains ? Considérez-vous la justice comme une prérogative exclusive de l’être humain – un héritage moral propre à notre espèce – ou, au contraire, croyez-vous que les animaux, les plantes, les paysages et les écosystèmes méritent eux aussi la justice, comprise comme la reconnaissance de leur capacité d’action, la réparation des préjudices historiques et le droit de perpétuer leurs modes de vie ? Comment vos rencontres avec ces entités non humaines au Pays basque ou ailleurs influencent-elles cette vision d’une justice universelle, et quel rôle l’art peut-il jouer dans son articulation?
Lorsque Bruno Latour affirme que s’enterrestrer est une expérience vertigineuse, je ne peux qu’être d’accord avec cette idée. Dans ma recherche, je développe le concept de « fissure », soit une expérience intellectuelle, émotionnelle, intime, spirituelle d’ouverture à d’autres agentivités, y compris non-humaines. Et oui, cela élargit le sens du politique qui appelle à « composer » avec d’autres êtres dans nos prises de décision mais seulement à partir du moment où quelque chose en nous a été touché, mis en mouvement par d’autres formes de vie. Pour élargir la définition du politique, nous devons d’abord renouer avec la vision d’une Terre animée. La bataille culturelle se joue précisément sur ce point, sur nos manières de nous représenter la terre et nos conditions d’existence en tant que terrestres. Comme le dit Bruno Latour, lorsque le récit de nos évidences (séparer destins humains et non-humains, justice environnementale et justice sociale) se dérobe sous nos pieds, nous ne pouvons plus nous raconter les mêmes histoires. Ce qui veut dire « faire des histoires », faire intervenir dans nos débats politiques d’autres voix, celles des non-humains, des écosystèmes, des animaux, des peuples colonisés ou dépossédés de leurs terres, des êtres humains qui subissent de plein fouet le changement climatique. Mais dans un premier temps, je préfère parler de respons(h)abilité multispécifique que de justice. Le concept est emprunté à la philosophe Donna Haraway et il désigne tout ce que nous faisons pour « bien nous entendre » avec les autres espèces.
Et puis, j’ai découvert dans mon propre travail artistique que porter les voix des non-humains dans nos imaginaires collectifs a aussi ses limites car il peut être périlleux de « parler à leur place ». Si cette redistribution du sensible est nécessaire, si nous avons intérêt à revoir nos dispositifs institutionnels, politiques pour affronter au mieux ce qui advient, comment porter aux mieux leurs voix ? Quel juste distance adopter ? Qui est le mieux placé pour le faire ? Ces questions sont exigeantes et passionnantes. Je me la suis posée en préparant l’exposition intitulée «transformations » présentée à l’Espace 29 à Bordeaux dans le cadre du Mois de la photo (Avril 2026). Elle est dédiée à la force transformatrice de la matière organique (du compost) et dans le poème-vidéographique intitulé « Souviens-toi » (projeté sur un écran de compost), je porte la voix de la terre qui étouffe sous nos pieds. Ce travail la personnifie, la représente comme un « sujet » qui s’adresse tour à tour au compost et aux êtres humains pour les appeler à elle. Le geste est politique et il s’imbrique dans un protocole artistique où je m’appuie sur l’agentivité de la matière pour faire image (fixe et animée), pour révéler sa puissance imageante.
Si nous devons trouver des moyens de réparer des injustices ou atteintes faites à la biodiversité en particulier celles du sol, je mise en parallèle sur un travail souterrain de changement d’imaginaires sur notre lien avec la terre. Donc si nous devons revoir nos cadres institutionnels, cela peut aussi passer par la remise en cause de nos «espaces de locutions » comme le soulignent Aliocha Imhoff et Kantuta Quirós. Les maîtres composteurs rencontrés sur le terrain grâce à une immersion au sein de l’association Les Carrioles vertes à Lahonce (Pays basque) m’ont aidé à affiner cette hypothèse. Leur pratique me semble être cohérente avec une perspective relationnelle qui repose sur un rapport éthique aux vivants et chemine à mon sens vers une biocratie ou Gaïacratie1.

Dans votre série photographique « Weave Light with Your Hands », la photographie et l’écriture apparaissent comme des pratiques qui ne se limitent pas à la représentation du paysage, mais semblent plutôt chercher à transformer notre perception et notre rapport à celui-ci. Au lieu d’un regard distant ou contemplatif, vous proposez une relation plus attentive, presque tactile, à la lumière, aux corps et aux éléments naturels. Certaines penseuses écoféministes, comme Donna Haraway et Val Plumwood, ont soutenu que la crise écologique n’est pas seulement une crise matérielle ou économique, mais aussi une crise de perception, causée par une culture qui sépare radicalement les humains du reste du vivant. Dans cette perspective, pensez-vous que l’art, et en particulier des pratiques comme la photographie ou l’écriture poétique, peuvent contribuer à rééduquer notre sensibilité au monde vivant ? Votre travail vise-t-il spécifiquement à ouvrir la possibilité de réapprendre à voir, à ressentir, voire à habiter le paysage différemment? Si oui, quelles expériences ou rencontres avec le territoire ont été déterminantes dans l’élaboration de cette perspective au sein de votre processus créatif?
Oui, exactement. L’élément central dans la pensée de Donna Haraway ou de Val Plumwood est que nous devons en finir avec l’idée que nous pouvons nous extraire du vivant pour subsister. Dans leur déclaration d’unité, les écoféministes déclarent «Nous comprenons que tout est connecté ». Cette affirmation est influencée par les apports théoriques de Rachel Carson, de Françoise d’Eaubonne, de Carolyn Merchant, etc. Quand Val Plumwood soulève l’hypothèse d’une crise de perception, celle-ci est issue d’une expérience marquante avec un crocodile marin qui a bien failli mettre fin à sa vie pendant une incursion en canoë. À partir de là, la chercheuse théorise l’idée que nos expériences corporelles du vivant ne peuvent plus s’opposer à nos productions intellectuelles et je m’inscris dans ce courant de pensée. Le geste du reclaim écoféministe se fonde précisément sur la réhabilitation de cette opposition corps/esprit, émotions/raison. Le système perceptif est intéressant à explorer car il instaure un rapport de pouvoir entre photographiant et photographié qui prend le risque d’à nouveau réifier la nature ou le corps humain.
Mais les écoféministes ont été très active dans les arts, en particulier les arts visuels, et on cherché à développer toute une imagerie alternative qui associe éthique du care et pratique photographique. Cela est palpable dans les revues comme Heresies, WomanSpirit ou The Blatant Image. La photographie est un médium intéressant à questionner dans une démarche artistique car elle reste un terrain d’expérimentations nouvelles qui construisent une « contre-culture photographique» comme le souligne Michel Poivert et c’est ce qui me plait le plus dans la pratique photographique.
J’aime expérimenter, faire intervenir la matière, les biodéchets, des liquides organiques dans le processus d’élaboration des images. Cette perte de contrôle (et de pouvoir) se retrouve lorsque je photographie le corps humain. L’idée est de les rendre actifs dans le processus et de m’éloigner des normes qui voudraient rendre la nature consommable et le corps, en particulier féminin, désirable donc soumis à la pulsion scopique du regardeur. Et oui, ce geste est porté par l’envie d’apprendre à voir autrement, pour reprendre le titre du livre d’Estelle Zhong Mengual. J’aime sa proposition qui consiste à repeupler nos points de vue et cela passe par un rapport à l’image ouvert à d’autres gestes plastiques, à des interventions plasticiennes qui vont dans le sens d’une « rematérialisation » de la photographie et cela joue sur nos attentions au monde sensible. J’affectionne particulièrement le fait de donner à voir une « nature » ordinaire, des corps différents de manière surprenante, en m’appuyant sur le renfort de l’imaginaire.
L’écriture poétique vient en soutien de cette approche créative. Ma pratique est complètement hybride. Les mots génèrent des formes qui génèrent des images et vice versa. La poésie est donc à la fois un médium à part entière dans mon travail artistique et une attitude qui me permet de composer avec des vulnérabilités, des agentivités humaines et non-humaines. La poésie est selon moi ce qui glisse dans les interstices de nos vies quotidiennes pour dire le monde dans lequel nous voulons vivre.

Si l’art peut influencer notre façon d’imaginer le monde, quelle est la responsabilité des artistes aujourd’hui face à la crise climatique et écologique ? Pensez-vous que l’art doive explicitement assumer un rôle de dénonciation et d’activisme, ou plutôt ouvrir des espaces d’imagination, de sensibilité et de pensée critique permettant à d’autres pratiques – politiques, scientifiques, communautaires – de se déployer différemment?
Je démontre dans ma recherche que depuis toujours les artistes prennent leurs responsabilités surtout en regard d’enjeux écologiques. L’exemple le plus connu est celui de l’École de Barbizon qui s’est battue pour empêcher l’abattage d’arbres centenaires et la plantation de résineux dans la forêt de Fontainebleau. Leur combat a d’ailleurs été soutenu par George Sand qui écrit en 1872 dans la tribune du journal Le Temps : «Si on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra par dessèchement sans cataclysme nécessaire, par la faute de l’homme. N’en riez pas, ceux qui ont étudié la question n’y songent pas sans épouvante ». Sa vision est presque effrayante de clairvoyance. Cet exemple est d’autant plus important qu’en 2024, le collectif militant Minuit Douze citait l’École de Barbizon comme source d’inspiration de leur performance chorégraphique donnée dans la forêt de Juzan à Anglet pour sensibiliser le public à sa protection. Il est néanmoins important de prendre en compte tout l’écosystème culturel, ses points forts et défaillances lorsqu’on évoque la responsabilité des artistes pour influencer notre façon d’habiter la Terre. Je ne suis pas à l’aise avec cet automatisme qui consiste à les sur-responsabiliser en sachant que leur sécurité économique est loin d’être assurée et que la disparité des revenus entre hommes et femmes est criante.
Dénoncer les atteintes faites au vivant, à la vie sous toutes ses formes et leur offrir en réponse des démarches d’artivisme, des contre-histoires ou contre-imaginaires portés par un recul critique sur les destructions humaines peut servir de levier à des changements de mentalités, de comportements, et parfois, simplement nous émouvoir et nous rappeler notre interdépendance avec les autres formes de vie. Je suis aussi touchée par des pratiques artistiques qui développent des protocoles de soin, des rituels qui visent une régénération plus symbolique de nos liens avec le vivant, avec la terre, nous-mêmes. L’important est de pouvoir favoriser des dialogues porteurs entre artistes et scientifiques, artistes et instances politiques ou communautés locales. Parfois cela conduit à un échec mais il a sa place dans nos tentatives d’avoir prise sur le présent et d’enrayer un peu la brutalité du réel. C’est toute la force de ma discipline, la recherche-création, que de savoir produire du sens à partir d’une expérience vécue, peu importe le résultat. Attention aussi à vouloir toujours mesurer nos actions en termes d’impacts. Comme le souligne Oliver Hamant, la robustesse n’a rien à voir avec la performance.

- Aliocha Imhoff, Kantuta Quirós, Qui parle ? (pour les non-humains), Paris, PUF, coll. Perspectives critiques, 2022. ↩︎



1 thought on “Entretien intégral avec Solène Reymond, artiste dont le travail interdisciplinaire mêle photographie expérimentale, écriture plastique et écologies narratives.”
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