L’art de Solène Reymond ouvre des brèches poétiques dans notre rapport au monde vivant au Pays Basque (Auteure : Mireia Ochoa Arratibel)
Solène Reymond, docteure en arts et littératures écologiques, est poétesse, penseuse et artiste visuelle. Son travail se consacre à la recherche-création : une approche hybride qui entrelace photographie, poésie vidéo, archives et textes théoriques pour explorer les crises écologiques comme des phénomènes interdépendants du social et du subjectif. Son œuvre, accessible sur solenereymond.com, se concentre sur des récits saisissants qui transforment les fractures personnelles et collectives en forces motrices d’une écologie culturelle partagée. Au Pays basque, elle aborde la perte de terres agricoles, l’érosion côtière et la souveraineté alimentaire, réactivant des slogans tels que «Ni les femmes ni la terre ne sont des territoires à conquérir» (Lurrama 2023).
Ses récits percutants articulent les pratiques locales à des imaginaires plus vastes, opérant une “élévation” du champ des possibles. «Les imaginaires écologiques cristallisent toute une diversité de pratiques, d’histoires locales, de savoirs empiriques, d’initiatives associatives, citayennes, d’expériences collectives qui construisent ce que j’appelle des histoires-vivaces en référence aux histoires-vivantes de l’écrivaine de science-fiction Ursula Le Guin»
Les connaissances situées sont au cœur du travail de Reymond, qui les situe au Pays Basque à travers des rencontres directes avec des experts en permaculture à Itxassou, une ville au pied des montagnes connue pour ses cerises noires et ses pratiques traditionnelles, où un permaculteur citait Édouard Glissant: «Agis dans ton lieu, pense avec le monde!» Cette maxime résume son approche des imaginaires écologiques locaux-globaux, non pas comme des oppositions asymétriques entre échelles, mais comme des imbrications qui forment des solidarités narratives transfrontalières.
Suivant le concept de “s’enterrer” de Bruno Latour, –comme une expérience vertigineuse qui façonne les relations politiques entre humains et non-humains, conférant une capacité d’action aux paysages, aux écosystèmes et aux animaux– Reymond conçoit, dans des œuvres telles que Chiasme et Weave Light with Your Hands, la forêt, le feu, le sol, et même l’archive visuelle elle-même, comme des entités agissantes qui surgissent sur la scène politique au même titre que les corps humains. Ceci élargit le champ politique au-delà de l’anthropocentrisme, exigeant des décisions qui intègrent d’autres formes de vie, mais seulement après une “fissure” – «une expérience intellectuelle, émotionnelle, intime et spirituelle d’ouverture à d’autres agents» – qui s’ouvre aux agents non humains et réactive une vision de la Terre comme vivante. Au lieu d’une justice morale exclusive à l’humanité, Reymond privilégie les responsabilités multi-espèces, un concept développé par Donna Haraway qui nous enjoint d’agir pour comprendre les autres espèces, réparant les injustices historiques faites à la biodiversité par des transformations profondes de notre perception de notre lien à la Terre.
La série Transformations capture photographiquement le processus de décomposition de la matière organique, le présentant comme un puissant vecteur de transformation. Métaphore de la régénération, cette œuvre transforme des déchets apparemment inutiles en engrais pour les sols appauvris. Elle documente non seulement les cycles biologiques, mais a aussi profondément marqué la relation intime de Reymond à la création artistique et à la terre elle-même: «Le processus de compostage a complètement transformé mon rapport à la création et modifié ma relation à la terre» Cette démarche répond directement à la crise de perception diagnostiquée par Val Plumwood, philosophe écoféministe qui, après une rencontre quasi fatale avec un crocodile marin lors d’une excursion en canoë, a théorisé la nécessité d’intégrer les expériences corporelles vécues à la pensée intellectuelle, brisant ainsi la dichotomie corps-esprit qui aliène l’humain du reste du vivant.
L’exposition de cette œuvre, présentée à Bordeaux dans le cadre du Mois de la Photographie en avril 2026 à l’Espace 29, amplifie cette proposition avec le poème vidéo “Souviens-toi”, projeté sur un écran pendant le processus de compostage: la terre suffocante sous nos pieds y est personnifiée, s’adressant tour à tour au compost et aux êtres humains. Dans un appel urgent et poétique, le geste poétique exploite le pouvoir de la matière organique pour générer des images fixes et animées, révélant ainsi sa force en tant que médium visuel et soulignant un protocole politique qui invite à une écoute multi-espèces.
Reymond s’inscrit dans le courant écoféministe de la “réappropriation” – une démarche visant à réhabiliter l’opposition entre corps et esprit, émotion et raison, influencée par des figures telles que Rachel Carson, Françoise d’Eaubonne et Carolyn Merchant, et par des affirmations comme «Nous comprenons que tout est connecté» – qui dénonce la manière dont la culture dominante sépare radicalement l’humain du vivant, exacerbant la crise écologique non seulement matériellement, mais aussi perceptuellement. Elle expérimente activement avec la matière vivante dans le processus de création d’images, abandonnant le contrôle pour déhiérarchiser le pouvoir inhérent à l’acte photographique (entre photographe et sujet), évitant ainsi de réifier la nature comme un bien consommable ou le corps (en particulier le corps féminin) comme un objet de désir et soumis à un voyeurisme scopophilique.
Pour Solène Reymond, la poésie est un médium pleinement réalisé au sein de sa pratique artistique hybride : «Les mots engendrent des formes qui engendrent des images, et inversement. La poésie, à mon sens, se glisse dans les interstices de notre quotidien pour décrire le monde dans lequel nous souhaitons vivre.» Pour elle, la mission de l’artiste est «dénoncer les injustices commises dans la vie […] peut servir de levier pour un changement de mentalité», générant des contre-imaginaires et des dialogues interdisciplinaires, privilégiant la profondeur à la performance.
En conclusion, l’œuvre de Solène Reymond transcende la simple dénonciation pour devenir un appel urgent à une action symbolique et perceptive, où l’art n’impose pas de solutions mais cultive plutôt des brèches dans notre vision anthropocentrique du monde, permettant ainsi l’émergence de voix oubliées, multi-espèces et territoriales. À l’heure où le capitalisme vert érode toute résistance authentique, son projet de recherche-création basque-français propose un horizon de récits vivants comme antidote : des narrations plurielles qui, en honorant les interdépendances écologiques et sociales, permettent aux communautés de repenser la souveraineté de la Terre au-delà des frontières et des espèces. Ainsi, Reymond ne se contente pas de documenter les crises, mais sème aussi les graines poétiques d’un mode de vie collectif résilient, invitant lecteurs et spectateurs à tisser leur propre lumière, avec délicatesse, dans la trame vivante du Pays basque et du monde.
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